requins: stopper l'hecatombe

 

                      

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Mots clés : Jean-Michel Cousteau, Requins, Mer et océan, Faune, Québec (province)

Cri d'alarme de l'explorateur Jean-Michel Cousteau

 

 

Ces requins, photographiés sur une plage de Manta, en Équateur, ont été pêchés cette fin de semaine pour leurs ailerons, très prisés dans les pays asiatiques. Selon Jean-Michel Cousteau, issu de la célèbre famille d'explorateurs, de 100 à 200 millions de requins sont ainsi tués chaque année.

Photo: Agence Reuters

Leur tête fait peur, le cinéma en a fait des monstres sanguinaires qui tuent aveuglément et leur capital de sympathie se résume à peu de chose. Les requins ont sans doute l'une des pires réputations du règne animal, même s'ils constituent un maillon essentiel à l'équilibre des écosystèmes marins. Entre 100 et 200 millions de squales sont pourtant tués chaque année, surtout pour leurs ailerons, transformés en soupe, et leurs mâchoires, vendues à prix d'or. «L'hécatombe est telle que plusieurs des 350 espèces de requins sont aujourd'hui menacées de disparition et certaines se retrouvent carrément au bord de l'extinction», affirme Jean-Michel Cousteau, au cours d'un entretien avec Le Devoir.

L'enthousiaste explorateur et environnementaliste, qui a passé sa vie à parcourir les mers du globe avec son père, le célèbre Jacques-Yves Cousteau, lance donc un cri d'alarme: il faut à tout prix sauver ces rois de la chaîne alimentaire de leur disparition appréhendée, sans quoi c'est toute la vie marine qui sera perturbée.

«Il ne faut pas oublier le rôle de "nettoyeurs" des océans que jouent les requins dans la chaîne alimentaire, explique M. Cousteau. Leur survie est directement liée à la qualité de vie des êtres humains et c'est une grosse erreur de s'imaginer que les requins ne jouent pas un rôle essentiel dans l'équilibre biologique de l'environnement marin.» Il ne s'étonne toutefois pas de l'acharnement dont ils font l'objet, qui illustre selon lui notre méconnaissance générale de l'environnement qui nous entoure.

En effet, certaines espèces parmi les plus honnies -- notamment le requin blanc -- se nourrissent de phoques, leur proie favorite. Or, leur population a été réduite d'au moins 80 % en à peine deux décennies, ce qui a entraîné une augmentation substantielle de certains cheptels de phoques. Et on connaît bien ici les effets d'une hausse de leur nombre sur les stocks de poissons.

Massacrés pour de la soupe

M. Cousteau estime par ailleurs que la plus grande menace qui pèse aujourd'hui sur ces poissons est l'appétit grandissant des pays asiatiques pour la soupe aux ailerons de requin. Ceux-ci peuvent même se vendre jusqu'à 1000 $ le kilo. «À travers le monde, on zigouille entre 100 et 200 millions de requins par année, la plupart du temps pour leur prendre leurs ailerons pour faire de la soupe, explique M. Cousteau. Les carcasses sont ensuite rejetées, encore vivantes, à la mer. Le comble de l'ironie, c'est que des millions de personnes meurent de faim chaque année. J'ai même vu récemment un requin pèlerin [un poisson qui peut mesurer 12 mètres] qui avait subi ce sort. C'est inadmissible.»

Même si certains pays ont banni cette pratique, l'organisme environnemental WildAid estime que le commerce mondial des ailerons a augmenté de 3011 tonnes en 1980 à 11 732 tonnes en 2000. Il serait cependant beaucoup plus important encore car de nombreuses transactions se font dans la sphère économique informelle.

La consommation d'ailerons de requin a notamment grimpé dans les années 1980 et 1990 à Taïwan, Singapour, en Thaïlande et au Japon, mais s'y serait aujourd'hui stabilisée. Désormais, elle augmente particulièrement en Chine. «La classe moyenne chinoise compte environ 250 millions de personnes aspirant à manger des ailerons de requin, affirme M. Cousteau. Nous pouvons donc être sûrs que l'on va vers la disparition d'une série d'espèces de requins.»

En effet, quelque 80 % des individus de certaines espèces de requins ont été exterminés, en grande partie à cause de cette pêche. Pour certains cheptels de requins marteaux, de requins blancs et de requins tigres, l'extinction pourrait intervenir d'ici une décennie, selon des statistiques du Programme des Nations unies pour l'environnement. Dans le golfe du Mexique, par exemple, 99 % de la population de requins longimanes, une espèce dotée d'ailerons imposants et très recherchés, a été éliminée.

Et en plus des mesures de protection déficientes, Jean-Michel Cousteau explique que le rythme de reproduction très lent des squales joue contre eux. La maturité sexuelle est atteinte tardivement. Chez les requins blancs, la femelle ne peut pas se reproduire avant l'âge de 12 ans. Et le nombre de rejetons est très faible. Il varie d'un seul à quelques dizaines, selon les espèces. Même la gestation est longue, soit de sept mois à deux ans.

Caricatures de monstres

La réputation de bêtes qui tuent sans discernement a aussi valu aux requins d'être pêchés intensivement et sans scrupules. Le cas du requin blanc est particulièrement éloquent. Dans le sud de l'Australie, la population a même chuté de 94 % entre 1980 et 1990, avant de faire l'objet de mesures de protection plus ou moins efficaces. Présents aussi le long des côtes africaines, ils représentent d'ailleurs un trophée de pêche sportive des plus prisés. À titre d'exemple, une mâchoire peut se vendre jusqu'à 75 000 $ sur Internet.

Mis en scène, voire caricaturés par Steven Spielberg dans la série de films Les Dents de la mer, les grands requins blancs inspirent la frayeur et le dégoût. Pourtant, explique Jean-Michel Cousteau, ils sont loin de la bête sanguinaire décrite par le cinéma hollywoodien. «J'ai même eu l'occasion de nager sans cage avec des requins blancs en Afrique du Sud, non pas pour le risque que cela représentait, mais plutôt pour démontrer que ce ne sont pas les animaux agressifs qu'on a voulu dépeindre, notamment au cinéma», souligne-t-il. Selon lui, des films comme Les Dents de la mer et Océan noir ne constituent qu'un «abus de la méconnaissance du public pour satisfaire des intérêts purement économiques».

«Énormément d'espèces de requins sont complètement inoffensives. En fait, il existe à peine cinq espèces avec lesquelles il faut faire plus attention», rappelle celui qui a observé des dizaines de ces prédateurs, et ce, depuis plus de 40 ans. Même les plus gros poissons vivant sur le globe, les requins baleines et les requins pèlerins, se nourrissent exclusivement de plancton, qu'ils filtrent dans l'eau à la manière de certains cétacés.

«Et il n'y a pas plus d'une dizaine d'attaques fatales par année à travers le monde», précise-t-il. Ces cas, essentiellement des baigneurs happés par des requins, sont toutefois spectaculaires et amplement couverts dans les médias. Dans ce contexte, difficile de susciter la sympathie de la population. Au grand désarroi de Jean-Michel Cousteau, qui ajoute qu'«on ne parle pas des milliers de personnes qui meurent [chaque année] d'une piqûre de guêpe ou d'une morsure de serpent». D'ailleurs, selon l'International Shark Attack File de l'Université de Floride, 150 personnes sont tuées sur des plages chaque année par la chute de noix de coco, soit 15 fois plus que le nombre de victimes de requins.

M. Cousteau, qui continue de lutter pour la protection de la vie marine au sein du groupe qu'il a fondé en 1999, Ocean Futures Society, demeure toutefois optimiste. «Heureusement, il y a de plus en plus d'informations, comme des documentaires, qui servent à sensibiliser le public à l'importance et la beauté de ces animaux, qu'il faut absolument voir évoluer dans leur milieu naturel. Plus l'éducation fait son chemin, mieux nous serons outillés pour les protéger. Sinon, tôt ou tard, le sort réservé aux requins finira par affecter la qualité de vie des êtres humains», prédit-il.

Afin de contribuer à démystifier ces créatures méconnues, M. Cousteau s'est associé récemment au réalisateur Jean-Jacques Mantello pour produire le documentaire Requins 3D, un film qui se veut un outil sensibilisation au sort réservé à ces poissons issus de l'époque du crétacé, il y a 100 millions d'années. Le documentaire, diffusé en association avec le Programme des Nations unies pour l'environnement, sera d'ailleurs présenté dès vendredi prochain sur écran IMAX au Centre des sciences de Montréal.


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